Avec MFOCHIVE NJOYA
Des chiffres tout à fait spectaculaires, relayés avec enthousiasme par la presse économique. Et tant mieux — Kribi mérite cette reconnaissance quand on sait que pour un port Greenfield il a fallu partir de rien.
Mais j’ai envie de poser une question simple et je ne peux pas me l’empêcher :
Où sont les données consolidées et certifiées de l’ensemble des ports camerounais ?
Parce qu’en cherchant bien, voici ce qu’on trouve : des communiqués épars. Des chiffres publiés par les ports eux-mêmes, chacun dans son couloir et dans le journal de son choix, parfois sur des pages Facebook non certifiées. Des données fragmentées, non comparables, non consolidées, sans millésime harmonisé.
Douala ? Kribi ? Limbé ? Les terminaux spécialisés ? Rien du tout !
Personne ne publie une vision nationale, intégrée et certifiée du trafic conteneurisé camerounais.
C’est pourtant une question de souveraineté. Cette fameuse souveraineté qu’on trimballe comme on veut au gré des polémiques et des luttes de pouvoirs, la dernière en date étant notamment le scanning des marchandises au port de Douala
Quand un armateur international décide d’établir une escale ou non dans un port camerounais, il consulte des bases de données privées — celles de Drewry, de Alphaliner, de Clarksons, de Lloyd’s List. Des données produites sur nous, sans nous, pour d’autres. Des données qui disent ce qu’elles veulent réelles ou proches de la réalité, là n’est pas leur souci premier.
Quand un investisseur évalue le potentiel logistique du Cameroun, il ne trouve pas de source nationale de référence. Il s’appuie sur des agrégateurs étrangers dont la méthode de collecte reste opaque et difficilement traçable.
Quand un chercheur ou un décideur public veut comprendre l’évolution réelle des flux commerciaux du pays, il navigue à vue, quand il ne se les invente pas tout simplement au pire, au mieux il écrit au port concerne qui selon leur rapport met lesdits chiffres à sa disposition.
C’est précisément là qu’une structure comme l’Autorité Portuaire Nationale (Apn) devrait jouer un rôle central un rôle de premier plan.
Non pas seulement comme organe de régulation administrative, mais comme producteur souverain de la donnée portuaire nationale — un observatoire permanent, indépendant, publiant des statistiques certifiées, harmonisées et accessibles, sur l’ensemble de la chaîne :
Trafic conteneurisé par port Flux d’import/export par corridor terrestre Tonnage global et par type de marchandise Connectivité maritime et évolution des escales. C’est ce que font les grandes autorités portuaires nationales dans des pays comme les Pays-Bas le Maroc, le Sénégal l’Afrique du Sud pour ne citer que ceux-là. La donnée publique certifiée est un instrument de souveraineté et même de puissance économique, pas un détail technique.
Le Cameroun a des ports qui performent. Il lui manque une gouvernance de la donnée à la hauteur de cette performance. C’est un postulat que nous avions déjà défendu sur la question des données issues du scanning des conteneurs.
Tant que cette gouvernance n’existe pas, les acteurs privés — armateurs, opérateurs de terminaux, logisticiens intégrés — resteront les seuls à détenir une vision complète de ce qui entre et sort par nos côtes. Et ils construiront toujours des stratégies afin de s’arroger la domination sur nos corridors
Et la souveraineté économique, ça commence par savoir ce qui se passe chez soi.
Ces questions et bien d’autres font l’objet d’une publication scientifique en cours de finalisation, portant sur les effets systémiques de l’intégration verticale dans la chaîne des transports maritimes et terrestres pour les États d’Afrique centrale — avec le Cameroun comme terrain d’analyse privilégié.
Elle abordera notamment : la souveraineté sur les données de flux, le rôle des autorités portuaires nationales dans la gouvernance numérique, et les leviers dont disposent les États pour reprendre la main sur leur chaîne logistique.
Stay tuned.
