Par Léopold DASSI NDJIDJOU
Pour la première fois au Cameroun, au cours du long magistère du président Biya, on a entendu le porte-parole du gouvernement dire ouvertement des hésitations quand à la possibilité d’une candidature du président du Rassemblement démocratique du peuple camerounais (Rdpc). Personne n’explique ce qui se passe. Est-ce que celui à qui le peuple a confié sa souveraineté est désormais en incapacité d’exercer ?
Et si tel est le cas, quelle en est la cause? On peut comprendre les précautions dans le discours car en allant loin, il ne manquerait pas des esprits agiles qui appelleraient sur le champ à une ferme application des dispositions constitutionnelles dans une telle situation. Pour autant, on ne va pas vite aller en besogne en grossissant à la va-vite les choses. Le jeu d’aujourd’hui est ancré, peu ou prou, sur les déclarations présidentielles à une journaliste française lors de la visite du président français Emmanuel Macron au Cameroun en juillet 2022. << Je verrai si je vais me représenter ou rentrer au village>>, lançait-il alors et l’assistance l’accueillit visiblement comme une once d’humour de Paul Biya. A quelques jours de la convocation du Corps électoral, toutes les candidatures attendues sont annoncées, sauf la sienne.
Nous y sommes donc! La voix la plus autorisée au sein du gouvernement a confié à l’opinion que la candidature de Paul Biya chevauche entre 50 % pour et 50% contre. Une façon plus claire de dire d’abord à ses camarades du parti et ensuite aux Camerounais dans leur ensemble , qu’il faut intégrer que le président du parti politique et le président de la République pourrait ne pas solliciter le renouvellement de son bail à la tête de l’Etat. Pourquoi? Il faut expliquer aux Camerounais dans quel situation se trouve leur chef de l’État. Issa Tchiroma Bakary, après avoir claqué la porte du gouvernement il y a quelques jours, n’a pris aucune précaution pour dire aux Camerounais que Paul Biya ne gouverne plus. Qu’est-ce qui handicaperait le président de la République à exercer des fonctions? La brume s’épaissit, le doute enfle davantage avec la sortie du ministre de la Communication et porte-parole du gouvernement sur les antennes de Radio France internationale.
D’aucuns ont immédiatement pris cette sortie pour une bourde et sont montés rapidement au créneau pour indiquer que la candidature du << N’nom Ngui>> est totale, à 100%. Il s’agit en l’occurrence du Secrétaire national à la Communication au Comité central du Rdpc, Jacques Fame Ndongo , par ailleurs ministre d’Etat chargé de l’Enseignement supérieur au sein du gouvernement Joseph Dion Ngute. Il y aurait-il un antagonisme entre le Rdpc et le gouvernement pour que les communicateurs des deux entités en viennent à s’opposer en mondovision ?
Autrement dit, le parti de Paul Biya, spécifiquement le Comité central, craindrait-il que le pouvoir lui échappe à travers des manœuvres politiques en cours dont l’initiative lui est étrangère ? Dans ce cas de figure, cela reviendrait par ricochet à la perte du pouvoir de Paul Biya. L’opinion est du reste encore éberluée par la révélation fracassante du ministère Issa Tchiroma Bakary, laissant entendre que le chef de l’Etat a perdu la main. Révélation choque qui renvoie aux questionnements sur l’identité du détenteur du pouvoir réel au sommet de l’Etat en ce moment. La question est d’autant sinistre et va en s’amplifiant que Paul Biya, est taiseux et invisible, comme il aime si bien le faire.
Rdpc versus Rdpc
Pour aller plus loin sur la question qui semble être au coeur des crispations actuellement au sommet. Le secrétaire général de la présidence de la République (Sgpr), et par ailleurs ministre d’Etat dans le gouvernement Dion Ngute, organise sur hautes instructions du président de la République, des rencontres stratégiques au Palais présidentiel avec les parlementaires et les ministres de toutes les régions, certainement dans la perspective d’une victoire du candidat Biya à l’élection présidentielle d’octobre. Premier couac, les dignitaires du Rdpc les plus en vue, à l’exemple de Cavaye Yeguie Djibril, président de l’Assemblée nationale, ou Jean Nkuete, le secrétaire général du Comité central du Rdpc n’ont daigné faire le déplacement au palais de l’Unité.
Le deuxième couac et le plus retentissant, est à l’initiative du secrétaire général au Comité central du Rdpc, qui précisément le 8 juillet 2025, le même jour qu’au palais présidentiel, Ferdinand Ngoh Ngoh reçoit les ministres et parlementaires de la région du Centre, a convoqué à son tour à Yaoundé à une séance de travail le chef de la délégation permanente régionale du Comité central dans le Centre et les chargés de missions; le chef de la délégation permanente départementale du comité central dans le Mfoundi et les chargés de mission; les présidentes et présidents des sections Ofrdpc, Rdpc et Ojrdpc du Mfoundi ; et les sénateurs, députés et maires du Mfoundi. Comme c’est clair!
Il y a-t-il au regard de la qualité des conviés de Jean Nkueté, besoin de parler d’une mésentente entre le patron exécutif du Rdpc et le Sgpr? Il s’agit d’une opposition ouverte surtout qu’on sait qu’à la dernière nomination des membres du Comité central et du Bureau politique du Rdpc, Ferdinand Ngoh Ngoh avait été totalement ignoré. Un acte perçu au sein de l’opinion comme un cinglant désaveu.
Dans cette guéguerre au sommet qui semble aller en s’amplifiant, alors que le Premier ministre (Pm) aurait pu dire à l’opinion dans quel direction va le vent, a choisi de filer à l’anglaise dans les régions troublées du Nord-Ouest pour se concentrer sur les questions de reconstruction de cette zone du pays. Dans la nomenclature gouvernementale, le Sgpr est sous l’autorité du Pm mais en même temps, il a pour collaborateur direct le chef de l’État. Chief Joseph Dion Ngute a-t-il choisi de ne pas se mêler des batailles politiciennes? Mais on a tout de même compris à la nature des accueils qui lui ont été réservés à Tonga, à l’entrée de la région de l’Ouest et surtout à Bamenda que sa descente sur le terrain était avant tout politique.
Dans ce jeu où Paul Biya n’est pas en première ligne, où on semble le classer dans le registre des <>, les différents acteurs devraient tempérer les ardeurs car ce Paul Biya là, en pareille circonstance a des feintes et des dribbles à déchirer la culotte de ses adversaires. A moins qu’il soit rattrapé par les affres du temps. Il lui sied le plus souvent d’ouvrir les boulevards du pouvoir à ses principaux collaborateurs pour mieux apprécier leur appétence pour la quête du Graal. Il lui reviendrait donc le moment opportun, de choisir celui qui conduirait sa campagne pour l’élection présidentielle, celui qui est acquis entièrement à sa cause, lui obéissant au doigt et à l’œil . Pour autant, pour l’instant on ne peut s’empêcher de demander aux barrons du Rdpc, de rendre aux Camerounais leur président de la République et de faire du leur ce qu’ils en veulent.
